Les comptes douteux d'un protecteur de l'enfance (Cambodge)

26 May 2000

Les comptes douteux d'un protecteur de l'enfance

Nelly Terrier | Publié le 26.05.2000

LA BELLE CAUSE du parrainage d'enfants a-t-elle servi à couvrir des comportements malhonnêtes ? Un ancien responsable de l'Association pour le parrainage d'enfants au Cambodge (Aspeca), qui regroupe environ 3 500 parrains et marraines de toute la France prenant en charge 5 000 orphelins ou enfants en détresse dans plusieurs pays d'Asie du Sud-Est, vient d'être mis en examen pour « abus de confiance ». Une première enquête a établi un préjudice de plus de 150 000 F de frais engagés par Charles Fejtö, sans justificatifs, pour son usage personnel et sous forme de versements à une de ses proches. L'ex-directeur des programmes et fondateur de l'association avait également ouvert plusieurs comptes communs à son nom, à celui de l'association et au nom également d'une jeune femme cambodgienne, ex-filleule parrainée. A l'origine de ce développement judiciaire, il y a deux plaintes déposées en juin 1999 par la direction de l'Aspeca contre son ancien salarié, licencié cinq mois auparavant pour « fautes graves ». Une première plainte avec constitution de partie civile sur cet aspect financier et une seconde auprès du parquet des mineurs pour « agression sexuelle » à l'encontre d'une jeune Cambodgienne. Cette deuxième plainte a été classée sans suite en janvier dernier, le parquet estimant que l'infraction rapportée n'était pas suffisamment caractérisée et que ce type de dossier relevait plutôt de la justice locale au Cambodge. Sur l'enquête financière, si Charles Fejtö nous a affirmé « réserver ses déclarations au juge d'instruction », on assure dans son entourage que les accusations de détournement d'argent sont sans fondement et que des justificatifs seront fournis. Me Georges Holleaux, son avocat, n'a pas souhaité officiellement s'exprimer sur le dossier.

Il était très attaché aux filleuls de son association

La personnalité de Charles Fejtö, fondateur de l'Aspeca, est au coeur de ce dossier. L'homme est décrit par certains comme un « personnage charismatique », par d'autres comme un « gourou », dans tous les cas comme quelqu'un de très attaché aux filleuls de son association. Il leur consacrait tout son temps, jusqu'à entretenir un comportement jugé parfois déplacé. Par exemple, selon plusieurs témoignages, il dormait dans la même chambre qu'eux lors de séjours dans des centres de l'Aspeca. En 1991, l'homme avait eu affaire avec la justice à Paris, sans toutefois être poursuivi. Il se prétendait alors le tuteur d'une petite Cambodgienne de 12 ans, Dany M., qu'il avait confiée successivement à deux familles françaises en l'espace de quelques mois, après l'avoir fait entrer en France par le biais de la Chaîne de l'espoir, un organisme qui dépend de Médecins du monde où Charles Fejtö avait été un temps salarié. La seconde famille, à qui il avait promis l'adoption, avait prévenu la police au bout de trois semaines, inquiète de ne pas obtenir de Charles Fejtö de papier officiel leur garantissant qu'il était le tuteur et que l'enfant était adoptable. Le juge des enfants, saisi, avait pris une mesure éducative temporaire concernant la fillette, qui était finalement retournée au Cambodge.

Le soutien de personnalités

L'Aspeca bénéficiait jusqu'à récemment d'une réputation flatteuse, grâce à l'implication de nombreuses personnalités. Juliette Binoche a longtemps reversé une partie de ses cachets Lancôme à l'association, mais les récents développements judiciaires autour de l'ex-directeur des programmes ont décidé l'actrice à prendre ses distances. Un choix différent de celui de Charlotte de Turckheim, très investie dans les centres des Philippines et qui soutient la nouvelle direction pour permettre à l'association de continuer à s'occuper des enfants. Car depuis le licenciement de Charles Fejtö ­ qui fait l'objet d'une procédure devant les prud'hommes ­, l'Aspeca, basée en Seine-Saint-Denis, est secouée par une guerre fratricide qui se solde actuellement par le départ de centaines de donateurs. L'actuelle direction de l'Aspeca, qui tente depuis un an de doter l'association de nouveaux statuts et d'un code de déontologie, affronte des opposants, dont certains regroupés dans une Association pour l'évolution de l'Aspeca. Dernier épisode de la querelle : la nomination d'un administrateur judiciaire chargé de faire procéder à un audit comptable et financier de l'Aspeca.

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